Accueil du site > Équipes de recherche > L’Église, corps social > Ecclésiologie et histoire de la société (400-1500)
Responsable : Dominique Iogna-Prat
Participants : Gaëlle Calvet-Marcade, Joao Gomes, Al. Hernandez, Hélène Millet, Émilie Rosenblieh
Fille de la Réforme, la réflexion savante sur l’Église devient en Allemagne, au cours du XIXe siècle, une branche de la théologie systématique, laquelle est amenée à féconder, au tournant des années 1900, les travaux des historiens de la théologie précurseurs de la première sociologie des religions, tel Ernst Troeltsch. Mais il faut attendre les années 1930 et surtout l’après-guerre pour que l’ecclésiologie soit définie pour elle-même dans les premières synthèses publiées par Yves Congar. Discipline savante, l’ecclésiologie sert dès lors, pour le meilleur et le moins bon, les besoins divers et contradictoires suscités par l’aggiornamento de l’Église catholique. Cette histoire a fait l’objet de multiples travaux de la part d’historiens du christianisme contemporain et, plus encore, de sociologues des religions soucieux d’éclairer les fondements de leur discipline. Pour autant, il y a encore une ample matière à traiter par le médiéviste professionnel, sans doute plus apte que les spécialistes d’autres périodes à repérer les formes d’instrumentalisation du Moyen Âge aux origines de la tradition sociologique. On peut songer, par exemple, à la coloration fortement scolastique du vocabulaire de Gierke, familier des deux formes du Tout (omnes ut uniuersi, omnes ut singuli), ou bien à la distinction uniuersitas/societas dont use Durkheim dans sa lecture critique du contrat social de Rousseau. Il ne s’agit pas de faire une histoire exhaustive des usages du Moyen Âge à l’époque où se définissent les différents champs constitutifs des sciences sociales. Mais, sur la base des synthèses déjà anciennes du Père Congar et dans le cadre d’une histoire critique des usages historiographiques de l’Église, on essaiera de montrer comment les anciennes catégories « ecclésiales » ont offert aux pères de la sociologie nombre d’outils de réflexion sur le social, cela au moment où l’ecclésiologie, sous le couvert d’une histoire des dogmes et, plus globalement, d’une histoire de l’Église, commençait à se constituer en discipline autonome.
Des journées d’études régulières (« Nouveaux horizons de l’ecclésiologie ») permettent de réunir les historiens, historiens de l’art, liturgistes et théologiens actifs sur les divers fronts du renouvellement en cours en matière d’ecclésiologie.
L’accent sera mis sur l’étude de la place de l’ecclésial dans le social au Moyen Age, ce champ étant peu pris en compte dans les études ecclésiologiques souvent centrées sur une histoire des idées (doctrines et dogmes). On se propose de suivre la proposition de Georges Duby qui insistait sur la nécessité de faire à l’Église et au « religieux » toute sa place au sein du féodalisme.
Il convient ainsi de s’intéresser à la genèse et au développement de l’institution ecclésiale, qui assure son ancrage ici-bas sous la forme de biens matériels tout en transformant ces biens en quelque chose de mieux dans la perspective de l’au-delà. En ce sens, l’« économique » est adapté aux besoins du christianisme pour permettre de penser le fonctionnement de l’Église comme fabrique sociale.
Mais comment, à partir des années 390 (quand le christianisme devient religion d’État), trouver dans une utopie égalitariste des règles de fonctionnement communautaire ? Quels principes conformes à l’enseignement du Christ et de ses premiers disciples retenir pour rendre compte de la bonne marche d’une société complexe, juridiquement, culturellement, ethniquement et même religieusement plurielle ? Comment, en particulier, promouvoir l’idéal apostolique de partage général des biens dans une société aristocratique hiérarchisée ? Comment articuler soustraction des hommes et des biens (dans le cadre du monachisme et des communautés de clercs voués au célibat), circulation de la richesse, des honneurs et des fonctions nécessaires à la reproduction sociale ? Il y déjà bien longtemps que les anthropologues (spécialement Jack Goody et Maurice Godelier) ont indiqué aux médiévistes l’importance du phénomène ecclésial au cœur du fonctionnement des sociétés médiévales, mais l’étude fouillée de ce phénomène reste encore largement à réaliser.Si « L’économie du christianisme » est un terrain relativement familier pour un antiquisant tardif ou pour l’historien de la fin du Moyen Age, ce n’est pas le cas pour les spécialistes de l’entre-deux (Ve-XIIe siècles). Or, c’est précisément le temps de l’histoire occidentale où l’ecclésial en vient à se confondre avec le social. Il convient donc de poursuivre la réflexion engagée par les quelques travaux novateurs disponibles (U. Meyer, J.-P. Devroey). Dans ce but, on reprendra méthodiquement la sédimentation des études relatives tant à la propriété ecclésiastique (É. Lesnes, É. Lormeau) qu’à la « gestion publique » (J. Durliat, É. Magnou-Nortier), mais en recourant aux cadres de réflexions et aux notions offerts par la sociologie et l’anthropologie. En collaboration avec l’équipe travaillant sur « Les élites au haut Moyen Âge », on tentera de revenir à nouveaux frais sur l’étude de la formation d’une économie chrétienne du IVe siècle jusqu’à la scolastique. Une attention spécifique sera accordée à trois moments :
la réflexion des Pères latins (Augustin, Julien Pomère, Césaire d’Arles, Grégoire le Grand) ;
l’apport des clercs carolingiens (spécialement dans le cadre des collections canoniques dites « systématiques », des capitulaires épiscopaux et des premiers traités sur la propriété ecclésiastique) ;
le tournant pris par l’ecclésiologie grégorienne et la conception de l’Église comme « trésor ».
Des journées d’études régulières sont consacrées à ce thème de recherche.
Les auteurs scolastiques ont été largement revisités ces dernières années dans le sens d’une lecture plus sociologique de tous les petits et grands cas de « morale pratique » qui amènent les théologiens du XIIIe siècle à réfléchir sur les fondements de la vie en communauté. Dans cette dynamique illustrée, entre autres, par Alain Boureau et son équipe de l’atelier d’anthropologie de la scolastique, il y a lieu de revenir sur la notion d’« Église » pendant et après la querelle des universaux. Revenant à nouveaux frais sur le tournant fondateur de l’« esprit laïque » cher à Georges de Lagarde, le sociologue Louis Dumont a mis l’accent sur les effets à longs termes du nominalisme et, tout spécialement, de l’œuvre de Guillaume d’Ockham (1285-1347). Celle-là marquerait le passage de l’uniuersitas médiévale à la societas moderne (ou pré-moderne). Ockham est amené à prendre ses distances par rapport à la double référence traditionnelle entre l’homme en tant qu’individu privé en relation directe avec son créateur et l’homme, membre de la communauté, partie du corps social.
À Thomas d’Aquin, qui différenciait des « substances premières » (les êtres particuliers, Pierre ou Paul) et des « substances secondes » (genres, espèces, catégories, classes d’êtres), Ockham et le nominalisme opposent qu’il n’existe pas de « substances secondes » mais un simple phénomène de réification, c’est-à-dire l’emploi de termes généraux et arbitraires qui trouvent leur fondement et leur raison d’être dans la réalité empirique mais qui ne signifient rien en eux-mêmes. Cette prise de position marque la naissance de l’individualisme dans la philosophie et dans le droit, car elle pose qu’il n’y a rien d’ontologiquement réel au-delà de l’être particulier (ou substance première) ; ce faisant, Ockham étend la liberté de l’individu, traditionnelle dans le christianisme, du plan de la vie personnelle à celui de la vie en société. Ce tournant marquerait le passage du religieux (l’Église comme Tout de la société) au politique (l’État comme Tout social).
Mais peut-être Ockham n’a-t-il pas, à court et moyen terme, tout l’impact ecclésiologique que lui prête Dumont ; en effet, il ne manque pas, jusque dans les années 1500, de tenants d’un réalisme ecclésial dur, c’est-à-dire définissant l’Église comme une unité essentielle, comme une substance qui existe en elle-même antérieurement à la différentiation de ses membres individuels conçus comme de purs « accidents ». Telle est l’hypothèse qu’on aimerait éprouver à l’étude de quelques traités De Ecclesia des XIVe et XVe siècles – une littérature immense, souvent riche d’inédits, qu’on s’efforcera de parcourir méthodiquement en s’attardant sur certains cas particuliers, tel l’anonyme dominicain de 1387, dont l’étude préliminaire a été entreprise par Hélène Millet.
Les travaux envisagés ici prendront la forme d’un séminaire orienté vers l’édition et le commentaire de textes.
Communications de la journée du 19 mars 2010 sur « Le théâtre de l’Église (XIIe-XVIe siècles) » :
M. Bouhaïk-Gironès, Introduction : Le théâtre de l’église (XIIe-XVIe siècles) [pdf]
J. Koopmans, Le théâtre dans l’église : mythes et réalité [pdf]
F. Joubert, Les tableaux vivants et l’Église [pdf]
R.-M. Ferré, Émile Mâle, l’art et le théâtre au Moyen Âge : jalons et résonances [pdf]
S. Gabay, Le statut juridique de l’acteur en droit canon au Moyen Âge [pdf]
D. Russo, Prolongements [pdf]
Télécharger la totalité des communications (livret pdf).