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Compte rendu du 2e atelier

Compte rendu du 2e atelier (Villa Vigoni, 11-14 avril 2010) par Monique Goullet
L’objet du deuxième atelier était l’avancement du projet d’édition du légendier de Turin, qui compte 265 folios et 40 textes, copiés en écriture dite « ab » de Corbie. L’achèvement de l’édition a été programmé pour la fin de l’année 2011, après le 3e atelier de septembre 2011.

La première séquence de l’atelier s’est ouverte par une présentation paléographique du manuscrit par David Ganz (King’s College, Londres). À la suite de T. A. M. Bishop, D. Ganz l’a situé hors du grand groupe des manuscrits de Corbie, dans un petit groupe de sept manuscrits en écriture ab, qui ont en commun d’avoir le côté chair à l’extérieur des cahiers et d’avoir été copiés par plusieurs scribes, sur un parchemin peu soigné, parfois troué, qui a nécessité des réfections postérieures dans le même type d’écriture ; l’écriture de ces manuscrits se distingue de celle du grand groupe de Corbie par des éléments importés, par exemple la ligature te, qui vient de l’écriture cursive. Le manuscrit de Turin a été corrigé par des scribes du Xe siècle. Au XIe siècle ont été ajoutés des textes neumés, dont la musicologue Susan Rankin (Cambridge) situe le lieu de rédaction en zone française. Concernant la datation, pour D. Ganz il faut situer l’écriture ab autour de 800 et non durant la 2e moitié du VIIIe siècle, vraisemblablement entre 790 et 825 ; l’écriture ab serait postérieure à l’écriture dite de Maudramne (abbé de Corbie de 773 à 780/783, qui fut le maître d’œuvre de plusieurs manuscrits), lisible par exemple dans la fameuse Bible d’Amiens (du nom de son lieu de conservation actuel). Concernant le scriptorium où fut copié le manuscrit de Turin, D. Ganz se refuse à suivre la proposition de T. A. M. Bishop selon laquelle il aurait été copié par des moniales de Corbie. En effet, d’une part, on ne connaît pas de moniales à Corbie, et, d’autre part, si le scriptorium se trouvait à Corbie, il serait difficile d’expliquer la coexistence de l’écriture ab et de celle de Maudramne. Une série de critères internes et externes font considérer Soissons comme le lieu de rédaction le plus probable, ainsi que l’avait déjà suggéré Lowe.
Ont suivi une présentation et une discussion des problèmes paléographiques et ecdotiques posés par les textes dont les membres de l’équipe s’étaient partagé la transcription ; ces problèmes avaient été préalablement synthétisés par Remy Verdo et Monique Goullet (Paris). Sur le plan paléographique, la discussion a porté essentiellement sur :
- la valeur des capitales, des petites et grandes majuscules, et de leur rapport avec la ponctuation du texte ;
- la compréhension des systèmes de ponctuation, différents selon les scribes et les textes, et émanant de plusieurs mains, dont la différenciation n’est pas toujours possible ; on a convenu de faire une enquête systématique sur la question, à partir d’un tableau de répartition des signes, que chacun remplira pour le(s) texte(s) qu’il a transcrit(s) ; cette enquête conduira au choix définitif de la ponctuation de l’édition du légendier ;
- un certain nombre de problèmes de lecture, dus en partie au mauvais état de conservation de certains folios ;
- la distinction des différentes strates de corrections (de la main du rédacteur ou d’autres scribes).

Ce dernier point mène directement au domaine de l’ecdotique. On envisage en effet une édition sous la forme d’un livre imprimé accompagné d’un DVD. Le DVD comprendra, entre autres, la reproduction intégrale du manuscrit de Turin et une édition électronique permettant de visualiser l’état du texte avant et après correction. À côté des problèmes d’attribution des corrections et de leur restitution électronique – que l’on peut qualifier de « techniques » – s’est posée la question fondamentale (que nous n’avons pas encore tranchée) du choix de l’état du texte à éditer dans la version papier. Deux spécialistes de la question, Guy Philippart et Paolo Chiesa ont fait valoir des points de vue divergents ; la réflexion et la discussion doivent se poursuivre.

Une deuxième séquence fut consacrée à la présentation des travaux individuels effectués sur les textes du manuscrit de Turin, dans une double perspective, littéraire et codicologique ; étant donné leur nombre, les exposés ont été limités aux dossiers les plus avancés. Il s’agissait, pour chaque texte, de le replacer dans son dossier hagiographique et, à partir d’un relevé des variantes les plus importantes, de situer la version turinoise par rapport aux autres versions contenues dans les manuscrits antérieurs au premier quart du IXe siècle. On aboutit ainsi à la question du rapport entre le manuscrit turinois et les légendiers contemporains ou quasi-contemporains (essentiellement Wien, ÖNB 420, 371 et 1556 ; Montpellier, Fac. Med. 55 ; München, BSB 3514 et 4554). Ont été présentées les Passions des saints Nazaire, Celse, Gervais et Protais (Cécile Lanéry, Paris), Longin (Guy Philippart, Namur), Quentin (Michèle Gaillard, Lille et Marieke Van Acker, Gand), Eulalie (Caterina Mordeglia, Gênes), Lucie (Ferruccio Bertini, Gênes). Ces exposés ont nourri une discussion collective sur la modélisation de présentation des textes dans la future édition du légendier : chaque introduction comprendra la contextualisation de la version dans le dossier du saint ; un stemma codicum ; la liste des éditions et une bibliographie ; une présentation des particularités paléographiques et orthographiques ; une analyse linguistique et stylistique. L’édition du texte comprendra un apparat des variantes et une annotation littéraire et historique.

La présentation par Maximilian Diesenberger (Vienne) de deux manuscrits présentant des textes communs avec celui de Torino, BN 517 et copiés à une époque très proche de la sienne, les manuscrits Wien, ÖNB 420 et 371, avait pour objet de proposer une approche historique de ces campagnes d’édition carolingienne de textes antiques, tardo-antiques et mérovingiens. Les deux manuscrits viennois, copiés autour de 800 dans le milieu d’Arn, d’abord abbé de Saint-Amand puis archevêque de Salzbourg, ont été corrigés par le fameux maître Baldo. Ces deux monuments de la politique culturelle carolingienne en Bavière sont structurellement et thématiquement complémentaires. Leurs calendriers liturgiques (per circulum anni) s’insèrent l’un dans l’autre (par ex. Wien 371 s’ouvre sur des saints des 3, 9, 7 et 14 janvier, Wien 420 par des saints des 5, 13 et 17 janvier). Dans sa première partie (fol. 9-120), le codex 420 contient très majoritairement des Vies d’évêques manifestement destinées à servir de miroirs à l’épiscopat bavarois ; à cette partie masculine répond la seconde moitié du manuscrit (fol. 119-fin), qui contient, après la Passion des Sept dormants d’Éphèse et la Vie de saint Romain de Blaye, une section féminine, composée de Passions (dont est dépourvue la section masculine), d’une Vie de sainte Geneviève de Paris, de l’Invention et de l’Exaltation et la sainte Croix, textes centrés autour de sainte Hélène. De son côté, le codex 371 est exclusivement composé de Passions masculines et de textes s’y rattachant (Revelatio, Inventio).

La seconde journée de l’atelier fut consacrée aux questions linguistiques, fortement liées aux précédentes, notre projet ayant pour but de proposer des critères adéquats pour apprécier le caractère mérovingien (que Marieke Van Acker a plaisamment nommé la « mérovingitude ») de textes transmis par des manuscrits de quelques décennies au moins postérieurs à l’époque mérovingienne. L’un des critères les plus opérationnels est d’ordre linguistique, en particulier si l’on travaille sur un grand corpus, dans une perspective comparatiste (comparaisons entre des Passions antiques, tardo-antiques et médiévales, d’une même aire géographique et d’aires géographiques différentes). Marieke Van Acker a présenté une analyse sociolinguistique très complète de la Passion de saint Quentin, en prenant en compte la construction du texte, ses caractéristiques narratives, son vocabulaire, sa phonétique, son orthographe, sa grammaire (morphologie et syntaxe). Elle a en outre proposé une analyse critique des critères d’analyse linguistique retenus par les éditeurs du Corpus rhythmorum musicum, représentés par Francesco Stella (Sienne-Arezzo). Au terme de la discussion, on a convenu d’un certain nombre d’enrichissements et de modifications à effectuer sur la liste des critères ; la question de l’adaptation du logiciel sera vue à l’automne 2010 entre Francesco Stella, Monique Goullet et Marieke Van Acker.

Le bilan de l’atelier est très positif. Les trois quarts des transcriptions des textes sont déjà faites. Un planning de travail précis a été établi pour les mois qui viennent. Le dernier atelier de septembre 2011 devrait permettre de mettre la dernière main à ce projet d’édition et de trouver un financement pour poursuivre une entreprise dont les potentialités sont loin d’être épuisées.